Daniel Saclier, MY ID CONSULT : “Le packaging du futur sera plus sobre, plus technique et plus intelligent !”
Pour Daniel Saclier *, l’innovation dans la beauté est en train de changer de nature. « Pendant des années, explique-t-il, le secteur a surtout innové sur le storytelling, les textures ou les décors packaging. Désormais, l’innovation devient systémique : elle touche à la fois le produit, l’usage, la technologie, la donnée et l’impact environnemental. Le véritable changement est là : la beauté entre dans une logique de “beauty tech” et de “beauty circularity”. » Pour lui l’Intelligence Artificielle, la data et les biotechnologies commencent à transformer la façon dont les produits sont conçus, fabriqués et consommés. « Demain, une marque ne vendra plus uniquement une crème ou un parfum ; elle vendra une expérience personnalisée, évolutive et potentiellement rechargeable à vie ». Le packaging devient également intelligent. On passe progressivement du packaging statique au packaging connecté, du packaging jetable au packaging circulaire et du packaging décoratif au packaging serviciel. Le luxe beauté est probablement à un tournant comparable à celui qu’a connu l’automobile avec l’arrivée de l’électrique : tout le monde sait que le modèle historique arrive à ses limites, mais personne ne maîtrise encore totalement le nouveau paradigme. Explications….
Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous vous heurtez pour développer une innovation ?
Daniel Saclier : La difficulté aujourd’hui n’est plus d’avoir des idées.
Le vrai défi est de réussir à industrialiser une innovation sans détruire sa rentabilité, sa désirabilité ou sa compatibilité réglementaire. L’innovation beauté est devenue un exercice d’équilibriste permanent. Chaque projet doit désormais répondre simultanément à cinq exigences : être durable, être premium, être industrialisable, être conforme réglementairement, et rester économiquement acceptable. C’est une équation extrêmement complexe. Paradoxalement, beaucoup d’innovations meurent aujourd’hui non pas faute de créativité, mais faute de faisabilité industrielle ou de cohérence économique. Le marché réclame des innovations rapides, mais les contraintes techniques et réglementaires imposent des cycles de validation de plus en plus longs. Nous entrons aussi dans une période où l’innovation ne pourra plus être uniquement cosmétique.
Le consommateur devient plus informé, plus exigeant et plus méfiant face au greenwashing, face au discours marketing, face aux revendications nocives des formulations cosmétiques. Les marques vont devoir prouver l’utilité réelle de leurs innovations.
Les pressions liées à l’environnement, les difficultés concernant l’emploi de certains plastiques, les contraintes réglementaires sont-elles un frein au développement ?
Daniel Saclier : Les contraintes environnementales et réglementaires ne sont plus un frein ponctuel, elles redéfinissent totalement les règles du jeu. Le secteur de la beauté est probablement l’un des secteurs les plus impactés par cette mutation. Pendant des décennies, la valeur perçue du luxe s’est construite sur la complexité des matériaux, le poids des packagings, la sophistication des décors, et la multiplication des composants. Or aujourd’hui, tout ce qui faisait historiquement la désirabilité devient potentiellement problématique sur le plan environnemental. Le vrai sujet est là : le luxe doit apprendre à créer de la valeur avec moins de matière. C’est une révolution culturelle autant qu’industrielle. Les réglementations européennes accélèrent brutalement cette transformation. Certaines technologies ou certains matériaux historiquement standards deviennent presque obsolètes. Cela oblige toute la chaîne de valeur à se réinventer (design, sourcing, assemblage, décoration, logistique et recyclabilité). Mais cette pression agit aussi comme un catalyseur extrêmement puissant.
Les périodes de contrainte sont souvent celles qui génèrent les ruptures les plus fortes. Le secteur est poussé à innover plus vite qu’il ne l’aurait fait naturellement.
Comment qualifiez-vous l’année 2025 qui vient de s’écouler en termes d’innovations qui sont apparues et quel est votre sentiment concernant l’année en cours ?
Daniel Saclier : 2025 restera probablement comme une année charnière. Pas forcément l’année des grandes révolutions visibles pour le consommateur, mais l’année où l’industrie a compris que les transformations à venir allaient être structurelles et non temporaires.
On a vu émerger trois signaux très forts :
• la montée en puissance massive des recharges,
• l’intégration accélérée de l’IA dans le développement produit,
• et surtout une remise en question profonde du modèle packaging traditionnel.
Le secteur commence à accepter une idée qui était encore taboue il y a quelques années « le packaging du futur sera probablement plus sobre, plus technique et plus intelligent ».
2026 pourrait être une année d’accélération. Les projets deviennent plus sélectifs, mais aussi plus ambitieux technologiquement. Les investissements se concentrent davantage sur les innovations capables de créer un avantage compétitif durable et mesurable. On sent également une évolution psychologique du marché : les marques ne cherchent plus seulement à “faire nouveau”, elles cherchent à “faire juste”.
Compte-tenues des incertitudes économiques, quel est votre pronostic pour la filière beauté.
Daniel Saclier : Malgré ces incertitudes, je pense que la filière beauté va rester l’une des industries les plus résilientes et les plus innovantes.
Mais elle va profondément se transformer. Le marché entre dans une phase de polarisation :
d’un côté, des produits ultra-premium, très expérientiels et fortement technologiques, de l’autre, une consommation plus rationnelle, rechargeable et durable. Le milieu de gamme risque d’être le plus fragilisé.
Nous allons probablement assister à une concentration des acteurs, une accélération des partenariats technologiques, une montée des investissements dans les matériaux alternatifs et une automatisation croissante des développements grâce à l’IA. Le vrai enjeu des prochaines années sera moins de lancer “plus” d’innovations que de lancer des innovations capables de survivre dans un monde sous pression (pression économique, pression réglementaire, pression environnementale, et pression sociétale). La beauté entre dans une nouvelle ère où l’innovation devra être à la fois émotionnelle, responsable et rentable. Les entreprises qui réussiront seront celles capables de transformer les contraintes en désirabilité. Au delà des incertitudes économiques se profile un horizon complexe à horizon 2030 pour la filière beauté.
Votre vision est claire. À horizon 2030, plusieurs zones de tension pourraient donc fortement impacter le marché de la beauté. Ce sont d’ailleurs souvent ces fragilités qui vont structurer les futures innovations du secteur. Quelles sont-elles ?
Daniel Saclier : Je commencerai par « la fin du tout plastique invisible » ! Le marché n’a pas encore totalement intégré l’ampleur des transformations réglementaires à venir. D’ici 2030, certains formats ou combinaisons de matériaux deviendront économiquement ou réglementairement intenables. Le risque est majeur pour les packagings multi-matériaux, les décors complexes non recyclables, les petites séries premium très consommatrices de composants, et les systèmes difficilement démontables. Le luxe pourrait perdre une partie de ses codes historiques de désirabilité.
Ensuite, on va assister à l’explosion des coûts industriels. La transition environnementale va couter cher. Les investissements liés aux nouvelles matières, à la recyclabilité, aux lignes de production adaptées, aux certifications, aux analyses cycle de vie, ou encore à la traçabilité digitale, vont considérablement augmenter les coûts de développement. Le danger est une compression brutale des marges, notamment pour les sous-traitants et les ETI industrielles.
Au delà des incertitudes économiques, c’est le moins que l’on puisse dire, il se profile donc un horizon complexe à horizon 2030 pour la filière beauté.
Daniel Saclier : Le consommateur commence à montrer des signes de fatigue face aux lancements permanents. On peut parler de « saturation de l’innovation marketing » . Pendant des années, le marché a fonctionné sur : l’hyper-nouveauté, les éditions limitées, le storytelling, et l’accélération des collections.
Mais à horizon 2030, le risque est une perte de crédibilité, le consommateur demandera : moins de promesses, plus de preuves, moins de volume, plus de cohérence. Le greenwashing pourrait devenir l’un des plus gros risques réputationnels du secteur.
D’autre part le marché beauté reste extrêmement dépendant des polymères, de l’aluminium, du verre, des pigments, des composants électroniques, et de certaines matières naturelles sensibles au climat. On peut parler de dépendance critique aux matières premières. La volatilité géopolitique et climatique pourrait créer des tensions majeures sur les approvisionnements. Demain, la vraie valeur ne sera peut-être plus uniquement le design... mais l’accès sécurisé à la matière.
On assiste également à une montée de la standardisation. Sous la pression réglementaire et environnementale, le secteur pourrait entrer dans une forme de standardisation industrielle. Le danger est réel (mêmes matériaux, mêmes pompes, mêmes solutions rechargeables, mêmes contraintes de recyclabilité).
Le risque pour les marques premium est une perte de différenciation.
Toute la difficulté sera donc de continuer à créer du rêve avec des contraintes techniques de plus en plus uniformisées.
L’IA pourrait fragiliser la créativité car elle va accélérer énormément les développements (design, formulation, tendances, contenus marketing, personnalisation). Elle pourrait aussi produire une homogénéisation créative. Si toutes les marques utilisent les mêmes outils prédictifs, le risque est d’aboutir à une esthétique mondiale standardisée. Le paradoxe est fort : plus la technologie progressera, plus la vraie créativité humaine deviendra précieuse.
C’est probablement l’un des plus grands conflits du marché à horizon 2030. Il y aura une tension croissante entre désirabilité et sobriété !
Daniel Saclier : C’est exact ! Le secteur de la beauté repose historiquement sur le rêve, l’émotion, le luxe, l’objet, le geste, la possession. Or les nouvelles attentes sociétales poussent vers : la réduction, la sobriété, le réemploi, et la consommation raisonnée.
Le marché devra réussir une transformation culturelle profonde : « continuer à faire rêver... avec moins ».
Par ailleurs le marché pourrait devenir plus brutal et on risque d’assister à une fragilisation des acteurs intermédiaires. Les grands groupes auront les moyens d’investir, d’absorber les contraintes réglementaires, de sécuriser leurs matières, et de financer l’innovation. Les petits acteurs très spécialisés pourront survivre grâce à leur agilité, mais les acteurs intermédiaires risquent d’être les plus exposés (pression sur les prix, investissements lourds, et difficulté à suivre le rythme technologique).
Le consommateur pourrait devenir paradoxal ?
Daniel Saclier : Le consommateur de 2030 sera probablement très contradictoire : il voudra du durable mais aussi du premium, du rechargeable mais ultra-pratique, du responsable mais émotionnel, du local mais technologiquement avancé. Cette complexité rendra les stratégies de marque beaucoup plus difficiles à construire.
On en revient à votre sujet de base. Et l’innovation dans tout cela ?
Daniel Saclier : Le vrai risque est une innovation devenue défensive. Le plus grand “low light” serait peut-être que l’innovation ne soit plus guidée par le désir ou la vision... mais uniquement par la contrainte. Le danger pour le secteur serait une innovation trop réglementaire, trop technique, trop rationnelle, et moins émotionnelle. Or la beauté reste avant tout une industrie du rêve. Le défi des prochaines années sera donc de réussir à transformer les contraintes en nouvelles formes de désirabilité.
* Daniel Saclier démarre sa carrière dans le design packaging (Yves Saint Laurent, L’Oréal) avec un ancrage fort dans la haute parfumerie et les codes du luxe.
Au milieu des années 90, il élargit son champ d’expertise au secteur pharmaceutique et dermatologique (Expanscience), en évoluant vers des fonctions stratégiques et décisionnelles en achats (matières premières, packaging, promo, B2B).
Dans les années 2000, il intègre LVMH – Guerlain, où il participe activement à la renaissance d’une maison emblématique de la parfumerie française. En charge du développement produit et des stratégies achats, il accompagne la marque dans son retour à la rentabilité, au-delà des standards du marché.
En 2016, il choisit de s’impliquer côté industriel en rejoignant un fournisseur packaging pour se rapprocher de l’exécution terrain. Deux ans plus tard, il fonde sa propre structure de consultant indépendant, MY ID CONSULT, au service des marques, des fabricants et des porteurs de projets, pour les accompagner dans leurs enjeux de création, d’industrialisation et d’accélération stratégique.